Hier soir, j'ai pleuré.
Pas à l'écoute des résultats. Bien que je les ai trouvé effarants.
Pas non plus après une bière et une cigarette au Frog (je ne fume pas en vrai hein, c'était juste là, à l'occasion).
Mais à Bastille, sous le coup des lacrymos (plus jamais sans écharpe et collyre, je sors).
Je venais avec Antonin pour manifester, protester. Pas contre l'élection de cet homme, contrairement à lui et ses sbires, on respecte la démocratie.
Plutôt pour dire, on est là, on est là ceux que ton gouvernement a fait sué depuis que t'es là, on est là ceux que tu vas emmerder pendant 5 ans encore. Tu nous en as fait bavé, il semblerait que notre calvaire ne fasse que commencer. Tu veux être président? Ok. D'accord. Bah vas falloir que t'assume maintenant, parcequ'on va te renvoyer l'ascenceur, le boomerang va bien finir par te revenir dans la tête. Regarde-nous bien, ne t'amuse pas à nous oublier dès ce soir, parcequ'on sera là pour toutes tes bourdes. T'es dans le pays des droits de l'homme ici.

Quand je suis arrivée à Bastille avec Antonin, le gaz parcourait déjà les galeries. On est sortis histoire de prendre l'air un peu. Pour Antonin prendre des photos et pour moi ne serait-ce qu'au moins l'accompagner.
Dehors, les crs nous encerclaient déjà. Nous étions tous pour la plupart pacifiques. Mais nous étions chargés et gazés. Alors, une toute petite (mais vraiment petite) minorité de casseurs s'est mis à faire du dégât. Nous autres étions coincés entre les bris de verres provoqués par les casseurs et les lacrymo CRS. Combien en ai-je vu passer de ces petites boules noires qui dans le ciel ressemblent à s'y méprendre à des feux d'artifices?
Nous courrions vers quelques m² d'airs pas trop enfumés. C'est dans cette course qu'à un moment, j'ai perdu Antonin. Je me suis mise plus ou moins à l'abri, pour l'appeller. J'ai réussi à l'avoir et entre deux larmes douloureuses causées par le gaz, je le vis de loin. J'ai couru alors vers lui, en criant son nom. Sur cette partie de rue quasi desertée, seuls deux ou trois photographes, qui prenaient des preuves de cette folie. Et puis, dans ma course, à mes pieds, ont atterri une bonne demi-dizaine de balles lacrymo. J'ai continué à courir, j'ai attrapé Antonin, et demi-tour vers l'opéra et la foule qui déjà commencait à essayer de fuir. Les rues étaient bloquées. Chaque passage étroit où nous voulions passer étaient bloqués par les crs et gazés. Dans la dernière de ces ruelles, le gazage était si intense que j'arrivai à peine à respirer. J'ai cru que j'allai tomber. Il m'a été particulièrement dur de continuer à avancer et je ne le dois qu'à Antonin.
Quand nous avons regagné l'autre côté de la place, côté Richard Lenoir, Lappe, et Saint Antoine, il n'y avait pas encore de gaz. J'étais en colère. Comme tous ceux avec moi. Nous ne faisions pas de dégâts mais nous n'hésitâmes pas à traiter de milice les rangs de crs qui nous barraient les rues, à crier aux gendarmes de manifester avec nous et pas nous barrer et être contre nous. Je me suis assise sur un banc de pierre, ceux-là même sur lesquels j'aime m'asseoir en temps normal. Je reprenai peu à peu mon souffle dont j'avai été privée dans les ruelles gazées.
Nous regardions tous, éffarés, les echauffourés "au loin", les camions de pompiers -certains n'auront pas eu ma chance d'avoir un Tonin à leurs côtés-, la véritable petite armée déployée pour somme toute, pas grand monde (je dirai quelques centaines à vue de nez, mais j'ai pas le compas dans l'oeil). Nos pas étaient rythmés par les quelques courses lorsque les crs chargeaient. Tonin prenait des tas de photos dont une de CRS. Je l'ai défendu contre un qui lui interdisait de prendre des photos et était à la limite de lui confisquer son appareil, je lui ai dit ma façon de penser à ce malotru et il semblerait même que j'ai été filmée (pardonnez mon attitude ordurière mais il y a tout un contexte à ce langage, si vous retrouvez le film).
La foule entière a hué les RG qui nous menaçaient haut et fort que ceux qui restaient seraient embarqués. Ils se sont trouvés encerclés et filmés sous tous angles. Certains ont eu entre parenthèses leurs appareils photo ou autres masques pour respirer confisqués. Imaginez, j'aurai eu un masque pour respirer, on me l'aurait confisqué et tant pis pour ma gueule si je tombait dans les fumées.
Et puis, toujours sur une foule non violente ils ont balançé leur canons à eau, auxquels ils avaient mélangé du gaz. C'est extremement plus puissant que le gaz tout seul, plus de dégats. L'expression eau dans le gaz n'est pas là pour rien. Un type s'est retrouvé trempé de ce produit, je voyai déjà sa peau rougir dans son dos encore mouillé.
Un type tout ce qu'il y a de plus rastacouere, cool. D'autres aussi, mais celui-ci se retrouvait directement dans mon entourage alors c'est lui que j'ai repéré. J'ai reçu quelques gouttes d'eau, dont certaines ont traversé le bandage que j'avais à la main. Plutôt dans la matinée, Cola m'avait laissé une myriade de griffures qui nécéssitaient un bandage à la main et au poignet, et le mélange eau+gaz des CRS sur ces plaies, c'est pas ce qu'il y a de mieux.
Peu de temps après, Tonin et moi avons essayé encore de partir. Il a rembobiné sa pellicule et l'a cachée, de peur de se la faire prendre par les RG. On voulait s'enfuir par le métro, mais les crs bloquaient l'accès. Un nous hurlait de passer par la rue bloquée par les RG mais il était hors de question de passer par eux.
On a finalement réussi à accéder au métro, sous les fumées.
Je tenai alors Antonin par la main, ainsi qu'un de ces amis. Nous sommes passés devant deux lignes de CRS ainsi, en bas des escaliers, main dans la main, et j'ai regardé droit dans les yeux ces hommes là (et cette femme, il y avait une poufiasse dans le lot) en leur sommant: "Voici ce qu'est la paix. Apprenez!"

Impunis, intouchables, imbus d'eux-même, ivres de la victoire de leur patron, ils se sont foutus de notre gueule en ricanant comme des hyènes.

Avec Tonin, on a pris la première ligne de metro, lui pour rentrer sur Daumesnil. Moi juste pour m'échapper de cette horreur. Dans le métro, une petite peste bobo s'amusait à nous dire "nan mais franchement, il a été élu par la majorité, vous êtes que des cons, respectez-le et fermez-la" et son copain bcbg de rajouter "moi je me suis abstenu" fièrement.
Laisse Antonin, on pourra pas convaincre ces deux cons de leur erreur en deux lignes de metro, regarde-la, regarde-le, qu'est-ce que tu veux leur dire? Ils savent pas comment ça c'est passé là-haut, comment c'était affreux, ils croiront demain ce que disent les journaux contrôlés par Sarko. Ca sert à rien de t'enerver contre ces deux pécores, ils ont juste rien compris et ne veulent pas comprendre. Alors ne gâche pas ta salive et tes nerfs sur eux, ça ne sert à rien.
Je suis rentrée à pieds ensuite, entre vertiges et crachats dus aux allergies que j'ai faite au gaz.
Je ne pouvai m'empêcher de penser à 1984. A V for Vendetta. On y arrive les grenouilles. Pourquoi ne sautent-elles pas?
Sur le chemin, j'ai appellé mon ange. Il a été là pour moi, alors qu'il était tard, me disant de faire un brouillon de tout ça, d'écrire le lendemain mon "témoignage". Je l'ai fait.
Moi de mon côté, en lui racontant cette épouvantable soirée, je lui ai dit "tu attendai de voir comment les choses allaient se passer pour partir? Alors, mon ami, tu peux faire tes valises et partir dès maintenant car ce soir, je l'ai vue de mes yeux, la démocratie mourante. Ce soir était au delà de l'immonde, au delà ce que j'aurai jamais pu imaginer. La galère commence dès ce soir."

Aujourd'hui, j'ai fait de grosses plaques d'eczema sur la poitrine, les bras et les mains, le visage. Mes yeux piquent encore un peu. Bonjour Dexeryl et Zirtec set.

Mon témoignage, d'autres qui étaient à Bastille vous feraient le même à peu près. Mon père me disait qu'il n'y avait pas qu'à Concorde que la victoire de Sarkosy était fêtée. Les CRS la célébraient aussi avec nous à Bastille.
Voici l'homme que vous, petits vieux à yorkshire qui n'ont jamais vu un black ou un gay de leur vie et qui en ont peur, vous petits bourgeois stupides et crédules, vous petits pseudos-intellectuels sur tous sujets de la pseudo économie au toilettage pour chiens, vous abstentionnistes de tous poils, vous qui ne comprenez rien à rien, avez élu.
Je suis bisexuelle, j'ai des amis de tous bords sexuels, je suis libertine et des amis qui le sont aussi, j'ai des amis de toutes origines démographiques, je suis dans la galère de la précarité et j'ai des amis dans des situations égales ou pire que la mienne, je suis impliquée dans le logiciel libre ainsi que ces amis, toujours, que j'aime profondément. Ces amis et moi-même nous ne sommes pas près d'avoir la paix et à cause de vous.
Et moi, je ne suis pas prête d'oublier la Bastille du 6 mai 2007. On va morfler pendant 5 ans mais ne croyez pas, du haut de vos petites tour d'ivoire à la con, qu'on ne vous en fera pas voir des vertes et des pas mûres.

Nous sommes plongés dans une époque sombre? Alors nous nous battrons dans le noir! This is Spartaaa! :D